Fléchettes magiques et virus

par | Nov 14, 2020 | Non Classé

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En Amazonie occidentale, les chamanes attaquent les membres des communautés où habitent d’autres chamanes en leur envoyant à distance des maladies ou d’autres malheurs sous la forme de fléchettes, qui sont invisibles pour ceux qui ne sont pas chamanes. L’anthropologue français Jean-Pierre Chaumeil trouve des correspondances frappantes entre ces fléchettes chamaniques et les virus. A son point de vue, les sociétés amazoniennes comprennent le fonctionnement des virus. La différence entre leur pratique médicale et la médecine occidentale réside dans leurs systèmes de croyance respectifs.

D’une manière générale, ces projectiles invisibles sont détenus par les chamanes qui les conservent dans leur propre organisme (estomac, poitrine, bras) et les « nourrissent » soit directement avec leur propre sang, soit avec de la fumée ou du jus de tabac qu’ils absorbent régulièrement tout au long de leur carrière; les fléchettes sont alors susceptibles de croître et même de s’auto-reproduire à l’intérieur du corps. De l’avis général, elles émanent du monde surnaturel, notamment d’entités invisibles ou d’esprits forestiers avec lesquels les chamanes entrent en contact lors de l’initiation. Ces fléchettes sont le plus souvent associées à des masses visqueuses ou « baves », traduites en espagnol par flema (flegme), llausa en quechua, qui les enveloppent délicatement (Yaguá) ou dans lesquelles elles baignent (Jivaro) et qui constituent en quelque manière leur forme embryonnaire ou matricielle. Les Yagua disent encore que le flegme empêche les projectiles de s’agglutiner entre eux sous l’effet de leur force d’attraction réciproque. Le flegme est également assimilé, selon ces mêmes indigènes, à une substance lubrifiante qui recouvre les parois internes des principaux organes pour faciliter la circulation des fléchettes. les projectiles magiques seraient, selon cette définition soit un condensé ou un concentré de flegme amniotique. Toutefois, le concept de fléchette magique ne saurait se réduire à cette seule définition. Dans plusieurs langues indigènes le terme pour fléchettes signifie aussi esprit, force, pouvoir surnaturel, énergie ou encore savoir (en Queshua, fléchette se dit yachay, du verbe yacha, savoir). On serait d’ailleurs tout aussi embarrassé si l’on voulait définir séparément l’un ou l’autre de ces concepts. La notion de pouvoir par exemple, pour autant qu’elle puisse se laisser appréhender comme telle, désigne ou implique, dans la plupart de ces sociétés, ne force (vitale, magique, guerrière ou chamanique), la maitrise des visions ou de substances (magiques, odorantes, sapides, etc.) ou un savoir (rituel, spirituel, ésotérique). Dans cette optique, les dards magiques seraient tout autant un principe de connaissance, un savoir, qu’un pouvoir pathogène ou thérapeutique.

Loin de constituer des objets inertes, les fléchettes sont donc perçues comme des entités vivantes, susceptibles de croitre, de se reproduire et de se déplacer à grande vitesse sur de très longues distances. À cet égard, on le compare parfois à des jets lumineux; c’est d’ailleurs sous cet aspect qu’elles apparaissent souvent aux apprentis chamanes. on les dit encore chargées d' »électricité » (comme l’éclair) ou douées d’une grande force d’attraction à l’image d’un aimant. Toutefois, ces entités « électriques » bénéficient d’une autonomie très relative et n’existent pas en circulation libre dans la nature, mais sont contrôlées par des esprits forestiers. Certains groupes comme les Achuar disposent même d’esprits génériques pour chaque catégorie de fléchettes. les chamanes obtiennent ainsi des substances pathogènes (et thérapeutiques) d’instances surnaturelles qui sont elles-même source de maladie, puisque détentrices de fléchettes. Les indigènes connaitraient donc bien la notion d’agent pathogène à l’état naturel, mais « sous contrôle » et non en libre circulation. […]

Dans la majorité des cas, le contact avec les esprits détenteurs de fléchettes requiert l’ingestion de boissons hallucinogènes préparées notamment avec la liane Banisteriopsis caapi, connue régionalement sous le nom de ayahuasca ou yagé. Afin de constituer le stock de fléchettes le plus diversifié possible, les chamanes doivent prendre contact avec le plus grand nombre d’esprits et multiplier d’autant les prises d’hallucinogènes. En règle générale, les chamanes comptabilisent parfaitement le nombre de leurs fléchettes dont ils doivent constamment assurer l’approvisionnement (en les alimentant ou en puisant à la source) s’ils veulent rester compétitifs.

La technique d’extériorisation des fléchettes s’effectue généralement à l’aide de fumée ou de jus de tabac qui a le pouvoir de faire remonter les projectiles vers la bouche ou l’extrémité d’un membre selon le cas. […]

Projetées dans l’espace, les fléchettes restent en contact avec leur propriétaire au moyen de message sonores, de chants, ou de filaments invisibles, et communiquent parfois entre elles par divers procédés acoustiques (sifflements, bruissements, etc.). Chez les Shuar, ce sont les esprits auxiliaires pasuk qui médiatisent les rapports avec les fléchettes dont ils sont les seuls à parler les « langues ». […]

Par ailleurs, chaque classe de fléchettes est souvent associée à un type de maladie qu’elle est censée inoculer et parfois guérir. […]

Les modalités d’extraction des fléchettes pathogènes du corps des victimes sont sensiblement les mêmes dans l’Ouest amazonien et consistent en massages, souffles de fumée de tabac et succions. Néanmoins dans certains cas, l’extraction n’est possible que si le guérisseur dispose de fléchettes homologues,, c’est-à-dire appartenant au même type que celles présentes dans le corps du patient. Ces dernières seront alors « séduites » ou « attirées » comme par aimantation et ne pourront résister à l’envie de rejoindre leurs homologues, assurant du même coup la guérison. Ressort ici le caractère potentiellement pathogène et thérapeutique des fléchettes. Une fois capturés, les projectiles pathogènes peuvent être détruits (notamment en les brûlant), renvoyés à l’agresseur présumé ou à un membre de sa famille, ou encore incorporés au stock de fléchettes du guérisseur. Soulignons enfin que la plupart des notions présentées ci-dessus trouve un très large écho dans la société métisse régionale. […]

Non seulement le chamane accumule dans son organisme les agents pathogènes, mais il les « cultive », en « fabrique » de nouveaux en les nourrissant avec du jus ou de la fumée de tabac (ou avec d’autres ingrédients). Les fléchettes se reproduiront dans son corps comme des boutures fraîchement repiquées, selon la belle formule de la métaphore végétale. Il existe d’ailleurs une féminisation du corps du chamane durant l’initiation. A lire Harner, le transfert des fléchettes jivaro rappelle très explicitement le processus d’enfantement, assorti d’une couvade. Le corps du chamane devient alors une sorte de complexe virologique non seulement porteur, mais producteur de virus (mais aussi, comme nous le verrons, de contre virus). […]

Les projectiles ont aussi, nous l’avons vu, valeur thérapeutique en tant que force ou remède aspirant; ils « aspirent » en effet tel un aimant les projectiles (généralement de même type) par leur homologues et pourront alors se fondre dans le flegme correspondant du chamane. Sans que ce soit la règle absolue, il y a souvent la nécessité de détenir, pour guérir, le même type de fléchette que l’objet incriminé. Parfois, il faut entonner le même chant que celui reconnu comme ayant provoqué la maladie. Tout se passe comme si l’on avait affaire à un système de guérison à l’identique, « virus contre virus », qui fait inévitablement penser au principe homéopathique du contre-virus.

Par ailleurs les fléchettes forment une « armure » (cuirasse, ceinture ou bouclier protecteur) tout autour du corps du chamane (voir autour des habitations), armure ou rempart dont les mailles très serrées ont la réputation de ne laisser percer aucun projectile ennemi. Ce concept de fléchette-armure est très répandu dans le haut Amazone, aussi bien en milieu indigène que métis où il prend le nom d’arkana (du queshua arkay, « empêcher, bloquer, fermer »). Ce système de protection constituerait une sorte d’autodéfense immunitaire acquise par le chamane qui apparaîtrait dès lors comme un corps partiellement immunisé, vacciné. Nous avons décrit plus haut le processus d’accoutumance progressive à l’agent pathogène auquel doit se soumettre le novice en avalant des substances pathogènes transmises de « bouche à bouche » par un chamane en exercice. De même, durant les cures, le chamane place souvent en travers de sa gorge plusieurs fléchettes pour capturer, immobiliser ou neutraliser le projectile dégagé, pour ensuite le « vomir » ou l’incorporer éventuellement à son stock de fléchettes, voir pour éviter le désagrément d’être affecté par les syndromes de son patient en empêchant le dard incriminé de s’insinuer dans son propre organisme. […]

En résumé, que l’on considère des fléchettes comme agent pathogène, comme agent thérapeutique ou comme protection immunitaire (ainsi que les notions de contamination, de corps-virus ou de corps-vacciné), tout se passe comme si l’on avait affaire à un vaste complexe « ethno-virologique » dont la particularité tiendrait au caractère « fabriqué » et « contrôlé » des agents pathogènes et thérapeutiques qui le composent. On pourrait conclure que si nous fabriquons de notre côté les vaccins et non les virus, les indigènes amazoniens auraient à l’inverse tendance à « fabriquer » les virus et non les vaccins, si l’on excepte bien entendu les « fabricants de virus » eux-mêmes que sont les chamanes. En d’autres termes, les sociétés amazoniennes n’auraient pas attendu l’arrivée de la médecine occidentale pour comprendre les principes de fonctionnement d’un système virologique. L’examen d’un aspect de leur pratique médicale montre qu’ils en connaissent les grandes lignes, la différence tenant essentiellement aux systèmes de croyance associés. C’est sans doute pourquoi, jusqu’à présent, à de très rares exceptions près, les deux médecines ont toujours le plus grand mal à se comprendre.

JEAN PIERRE CHAUMEIL 1993 — ANTHOLOGIE DU CHAMANISME : JEREMY NARBI – FRANCIS HUXLEY – ALBIN MICHEL

Art by Ettore Aldo Del Vigo