L’année 2025 n’aura pas épargné celles et ceux qui, à ce jour, sont appelés à transmuter et à s’élever. C’est dans cette dynamique que j’ai choisi de rejoindre mon Maestro Tabaquero, lui-même disciple du grand Ernesto Garcia Torres, pour une diète de sept jours avec le Tabac sacré et le Lupuna Colorado, ceci afin de sortir d’une épreuve intérieure des plus violentes.
Une semaine qui fut édifiante, transformatrice, guérisseuse et profondément enseignante. Ma dernière diète de tabac remontait à un certain temps, et c’est avec lui et aux côtés d’un autre Palo tout aussi mémorable et puissant, sujet auquel je consacrerai un article, que j’ai pu entériner la fermeture d’un chapitre douloureux afin d’ouvrir l’espace nécessaire à un nouveau cycle.

Le tabac demeure la poutre faîtière de la médecine traditionnelle amazonienne. Dans de nombreuses lignées, Shipibo-Conibo, Asháninka, Kichwa, Yawanawá, le mapacho (Nicotina rustica) est reconnu comme la plante maîtresse par excellence. Avant même l’ayahuasca, avant toute préparation rituelle, c’est le tabac qui structure la relation entre l’homme, les esprits et la forêt. Les Maestros Tabaqueros enseignent qu’il fut la première plante offerte aux humains, car il possède le pouvoir de guérir et d’enseigner. Les anciens disent : « Le tabac voit la vérité, et la vérité guérit. »
À l’inverse de l’ayahuasca, qui ouvre un champ visionnaire propice aux projections et aux mécanismes de défense, le tabac sacré ne laisse aucune échappatoire. Plante verticale, esprit sévère mais juste, il ramène immédiatement au cœur de la problématique qui fige l’évolution personnelle. Le tabac impose la vérité nue, incontournable, ramenant au corps, à l’os, à la racine.
Le tabac sacré amazonien, Nicotina rustica, bien plus concentré en alcaloïdes et en potentiel spirituel que Nicotina tabacum, est considéré comme un esprit-maître (spiritu maestro). Dans les traditions Tabaqueras enseignées par Ernesto García Torres, pour ne citer que lui, il est décrit comme un rectificateur de chemin: il remet droit ce qui s’est tordu. Utilisé depuis des millénaires en purges, sopladas, bains, cigares ou jus de tabac, il purifie les corps subtils, recentre l’esprit et dissout les voiles émotionnels et énergétiques qui obscurcissent la perception.
Dans les diètes traditionnelles, le tabac agit tel un chirurgien énergétique. Il coupe les liens toxiques qu’ils soient psychiques, émotionnels, relationnels ou spirituels, clarifie l’esprit, révèle les blocages enfouis et renvoie chacun à sa responsabilité intérieure. Les guérisseurs disent qu’il « ouvre la gorge de l’âme », permettant l’expression de ce qui n’a jamais pu être dit, entendu ou libéré. Sa densité, son amertume et sa puissance en font une plante de vérité dont la médecine ne tolère ni mensonge, ni fuite, ni compromis.
Accueilli avec respect, le tabac ouvre un espace de rigueur, de lucidité et d’alignement intérieur. où chaque sensation devient un enseignement, chaque inconfort une opportunité de croissance, et chaque silence une porte vers l’esprit. C’est pourquoi, au sein des traditions amazoniennes, il est considéré non seulement comme une médecine, mais comme un maître à part entière : l’un des plus puissants vecteurs de transformation spirituelle jamais offerts à l’humanité.
Ces dernières années, porté par un néo-chamanisme occidental et par une certaine forme d’appropriation culturelle , sans doute nécessaire, dans une mesure, à l’élévation de la conscience collective, de nombreux praticiens proposent aujourd’hui des soins à base de tabac : insufflation de cendres (rapéh/rapé), inhalation de jus de tabac (singada), souffle rituel (soplada), purge de tabac, etc. Beaucoup, dans ce contexte, se proclament alors « Tabaquero ».
Or, le fait d’administrer ce type de soins, ou même d’avoir participé à quelques purges de tabac, consistant à boire une décoction de mapacho pendant trois jours, entraînant un processus vomitif intense, ne fait en aucun cas de quelqu’un un Tabaquero.
Pour prétendre à ce titre, il n’y a qu’une seule voie d’accès. Le processus est simple dans sa structure mais exigeant :Quatorze diètes de sept jours sont nécessaires après une première purge. Chaque matin, l’impétrant boit une décoction de tabac sacré (130ml pour les femmes, 150ml pour les hommes), macérée avec de l’Ajo Macho, un ail amazonien à forte puissance médicinale. L’isolement est de rigueur et la diète alimentaire, extrêmement stricte. Le processus est purgatif , très intensément purgatif, et peut durer plusieurs heures. Les restrictions sont les mêmes que pour l’ensemble des diètes (abstinence sexuelle, régime végétalien, etc.) et s’étendent sur plusieurs semaines après la diète.
À chaque cycle, un arbre maître est ajouté : Copal, Lupuna Colorado, Huayra Caspi, Chullachaqui Caspi, Chuchuwasi, etc.
Chaque diète devient ainsi une rencontre entre l’esprit du tabac et l’esprit de l’arbre enseignant (notamment au travers de la sphère onirique et la guidance du Maestro).
Une fois les quatorze diètes réalisées, l’impétrant doit se soumettre à la Maestría, la grande diète, durant laquelle 700 ml de préparation sont administrés sur sept jours. Une véritable mort symbolique, une épreuve de grande intensité (psychologique, physiologique, physique, spirituelle), ouvrant à une renaissance en tant que Tabaquero.
Un vrai Tabaquero se reconnaît non aux soins qu’il administre, mais à la relation spirituelle intime qu’il a établie avec l’esprit du tabac. Une relation forgée dans la discipline, les visions, la purification, le service et la responsabilité. Car dans ces traditions, ce n’est ni l’humain, ni la communauté, ni un titre occidental qui fait le Tabaquero : c’est le tabac qui choisit son guérisseur.
Et lorsque le Maestro atteste cette reconnaissance, il ne fait que confirmer que la plante a accepté le disciple comme instrument. De cette alliance naît un engagement de vie : l’esprit du tabac n’est pas un esprit que l’on utilise, c’est un esprit que l’on sert.
Il est toutefois essentiel de le rappeler :
« Les plantes sont faites pour tout le monde… mais tout le monde n’est pas fait pour les plantes. »
Loray Gwondé



