Être chaman shipibo en France engage bien davantage qu’un titre ou qu’un ensemble de pratiques. Cette mission est née d’une initiation, d’une relation patiemment cultivée avec les plantes et d’une dette de gratitude envers les maîtres qui m’ont transmis leur savoir. Elle m’oblige aujourd’hui à servir sans déformer, à accompagner sans dominer et à préserver l’esprit vivant de la tradition.
Être chaman shipibo en France : ce que ces mots signifient dans mon parcours
Le mot « chaman » est devenu familier en Occident. Il recouvre pourtant des fonctions, des cosmologies et des modes de transmission très différents. Il offre un repère commode au public français, mais il ne suffit pas à rendre compte de la richesse des traditions amazoniennes.
Dans mon parcours, le terme le plus juste est celui d’Onanya Joni, qui désigne, dans la tradition Shipibo-Conibo, une personne ayant reçu un apprentissage auprès des plantes et des maîtres capables d’en transmettre la connaissance.
Les Shipibo-Conibo sont un peuple autochtone principalement établi dans la région d’Ucayali, en Amazonie péruvienne. Leur culture possède ses langues, ses formes artistiques, ses conceptions du monde, ses chants et ses relations particulières avec la forêt.
Mon lien avec cette tradition relève de l’initiation reçue auprès de ses détenteurs, et non d’une appartenance culturelle que je chercherais à revendiquer. Cette distinction me paraît essentielle. Recevoir une transmission donne des responsabilités ; cela ne donne aucun droit à s’inventer une origine.
Lorsque je parle de ma mission de chaman shipibo en France, je parle donc d’un service. Il s’agit d’accueillir une personne, d’écouter ce qui traverse sa vie, d’étudier son terrain spirituel et énergétique, puis d’utiliser les pratiques reçues lorsque celles-ci sont adaptées.
Cette mission implique aussi de prendre soin du cadre, de reconnaître les limites d’une intervention et de conserver une fidélité profonde envers ceux qui m’ont formé. Le lecteur qui souhaite situer cette démarche dans l’ensemble de mon chemin peut découvrir plus précisément mon parcours initiatique et ma conception de l’accompagnement.
Une mission reçue auprès de mes maîtres, dans la forêt amazonienne
La forêt amazonienne fut un lieu d’apprentissage, jamais un décor exotique ajouté à un récit personnel. On y apprend que le vivant ne se réduit pas à une matière disponible pour satisfaire nos désirs. La forêt observe, enseigne, éprouve et remet l’être humain à sa juste place.
Son immensité oblige à écouter autrement : les sons, les silences, les rêves, les mouvements intérieurs et la présence propre de chaque plante prennent une profondeur que l’agitation ordinaire recouvre facilement.
J’ai poursuivi cet apprentissage auprès de maîtres de la tradition Shipibo-Conibo, notamment Guillermo Arévalo. Ma reconnaissance envers eux est immense. Ils m’ont transmis des connaissances, mais aussi une manière de me tenir face au monde invisible : avec discipline, patience et respect.
Un maître véritable transmet parfois par la parole, souvent par l’exemple, et toujours par la justesse de ses corrections. Il apprend à l’élève à soutenir son attention, à demeurer présent dans les passages difficiles et à distinguer une perception véritable d’une projection du mental.
Une initiation se mesure à la transformation durable qu’elle exige. Elle se construit dans les restrictions, les retraites, les chants, l’observation, les erreurs reconnues et les enseignements intégrés. Une cérémonie intense ou un séjour en Amazonie peut ouvrir une porte ; franchir cette porte demande un engagement d’une tout autre nature.
La forêt n’est pas une école délivrant un certificat après quelques visions spectaculaires. Elle enseigne selon son temps, et ce temps possède rarement la complaisance de nos agendas.
Ce que mes maîtres m’ont donné ne constitue pas une propriété personnelle. Il s’agit d’un héritage vivant dont je suis, à mon échelle, responsable. Ma gratitude s’exprime donc par la fidélité : respecter l’origine d’une pratique, protéger ce qui doit rester confidentiel, ne jamais transformer un enseignement sacré en produit séduisant et reconnaître honnêtement ce qui dépasse ma compétence.
Les dietas et les plantes maîtresses au cœur de mon apprentissage
La dieta occupe une place centrale dans la formation amazonienne que j’ai reçue. Elle désigne une période de retrait et de discipline consacrée à la relation avec une plante particulière. Selon la plante, le maître et l’objectif du travail, elle comporte des restrictions alimentaires, du silence, de l’isolement, une limitation des contacts, l’abstinence sexuelle et une attention soutenue aux rêves comme aux mouvements du corps énergétique.
Dans cette tradition, une plante maîtresse est bien davantage qu’un assemblage de molécules ou qu’un ingrédient destiné à produire un effet. Elle est une alliée vivante, porteuse d’un enseignement et d’une force propre. Entrer en relation avec elle demande du temps.
Il faut apprendre à reconnaître sa manière d’agir, ce qu’elle déplace, ce qu’elle révèle et la façon dont son enseignement s’inscrit ensuite dans la vie quotidienne.
Le silence et l’isolement protègent cette relation. Durant une dieta, les échanges inutiles peuvent disperser l’attention, tandis que les récits des autres orientent parfois les perceptions avant qu’elles aient eu le temps de mûrir. La retenue crée un espace intérieur où l’enseignement de la plante peut être reçu avec davantage de clarté.
Elle enseigne également l’humilité : toute sensation forte ne contient pas un message, et toute vision n’appelle pas une interprétation grandiose.
La préparation et l’intégration ont autant d’importance que la retraite elle-même. L’état de santé, les traitements médicamenteux, les consommations et les fragilités psychiques doivent être considérés avec sérieux. Certaines plantes, préparations ou purges entraînent des réactions physiques puissantes et des interactions dangereuses.
Elles réclament un encadrement compétent et ne s’improvisent jamais à partir d’une recette trouvée en ligne. Les personnes souhaitant comprendre ce cadre peuvent consulter la présentation des retraites et dietas de plantes amazoniennes.
Après la dieta vient le retour. L’expérience demande alors à prendre corps dans des choix concrets, dans le rapport aux autres, dans le sommeil, l’alimentation et la manière d’habiter sa propre existence. Une vision lumineuse s’oublie vite ; une relation plus juste au vivant transforme progressivement une vie.
Transmettre en France sans déraciner ni folkloriser la tradition Shipibo-Conibo
La France n’est pas l’Amazonie, et prétendre reconstituer la forêt à l’intérieur d’un cabinet relèverait du théâtre. L’environnement, la langue, les habitudes alimentaires, la relation à la communauté, le cadre juridique et les attentes des personnes diffèrent profondément.
Mon travail consiste à adapter un accompagnement à cette réalité tout en maintenant le lien avec la source de la transmission.
Cette fidélité exige de distinguer ce qui appartient à la tradition, ce qui découle de mon expérience et ce qui constitue une adaptation au contexte français. Un chant, un motif, une tenue ou quelques mots empruntés à une langue autochtone ne suffisent pas à porter un enseignement.
Le folklore commence précisément lorsque la forme devient plus importante que la relation, et lorsque l’esthétique amazonienne sert à masquer l’absence de transmission.
Certains enseignements peuvent être expliqués ouvertement. D’autres ont été reçus dans un cadre précis et doivent y rester. Tout montrer au nom de la transparence reviendrait parfois à trahir la confiance des maîtres. Le respect passe aussi par cette retenue.
Une tradition vivante possède une intériorité, des obligations et des secrets ; elle ne se livre pas intégralement au marché du développement personnel.
Transmettre en France signifie enfin replacer les pratiques dans leur histoire. Les plantes, les Icaros et les dessins Shipibo ne sont pas des objets apparus spontanément pour répondre aux attentes occidentales. Ils restent reliés à des peuples, à des familles, à des territoires et à des générations de praticiens.
La gratitude envers cette origine doit rester présente dans chaque travail.
Écouter, discerner et restaurer la cohérence de la personne
L’accompagnement commence par l’écoute. La personne doit pouvoir raconter son vécu avec ses mots, sans être immédiatement enfermée dans une explication spirituelle. Je cherche à remettre les événements dans leur ordre : ce qui a changé, à quel moment, dans quelles circonstances, et ce qui relève d’un fait, d’une émotion, d’une croyance ou d’une interprétation.
Cette écoute conduit au discernement. Fatigue, cauchemars, sentiment d’oppression, rupture affective ou succession de difficultés ne prouvent pas à eux seuls l’existence d’une attaque occulte. Le sommeil, la santé, les traitements, les consommations, les deuils, les conflits et l’histoire familiale ont leur place dans l’étude.
Croire au monde spirituel invite à l’observer avec finesse, plutôt qu’à lui attribuer indistinctement tout ce qui fait souffrir.
La lecture issue de mon apprentissage Shipibo-Conibo porte une attention particulière à la circulation de la force, aux intrusions, aux zones affaiblies, aux rêves et à la restauration de la vitalité. Le travail suit alors un ordre : retirer ce qui encombre lorsque cela est nécessaire, réorganiser la circulation, fortifier ce qui a été épuisé, puis installer une protection adaptée.
Extraire sans restaurer laisse parfois un terrain fragile ; revitaliser trop tôt peut nourrir ce qui devait d’abord être retiré.
Restaurer la cohérence signifie aider la personne à retrouver sa stabilité, sa clarté et sa capacité d’action. Le but reste son autonomie. Un accompagnement spirituel qui nourrit une surveillance obsessionnelle des signes ou qui rend le consultant dépendant du praticien s’éloigne de sa mission.
Le travail doit finalement ramener vers la vie : dormir, marcher, prendre soin de ses relations, assumer ses décisions et habiter pleinement le monde concret.
Icaros, Sopladas et pratiques rituelles : des outils inscrits dans une relation vivante
Les Icaros sont des chants rituels reçus et travaillés dans le cadre de la transmission amazonienne. Ils peuvent guider une opération, appeler la force d’une plante, protéger un espace, extraire une nuisance ou réorganiser le champ fréquentiel d’une personne.
Leur action dépend de la relation entre le praticien, la plante, les esprits, le lieu et la personne accompagnée. Un Icaro n’est donc ni une musique d’ambiance ni une formule dont la simple reproduction garantirait un résultat. Un article consacré à la nature et à la fonction des Icaros approfondit cette dimension.
La Soplada désigne un souffle rituel. Dans ma pratique, elle peut notamment être accomplie avec le Mapacho, un tabac amazonien employé pour diriger, purifier et protéger. Là encore, la matière seule ne réalise pas le travail. Le souffle, le chant, la prière, l’intention et la relation entretenue avec la plante forment un ensemble cohérent.
Réduire le Mapacho à une fumée « sacrée » que chacun pourrait utiliser à sa convenance efface à la fois sa puissance, ses dangers et les conditions de son apprentissage.
Les bains de plantes, les parfums d’influence, les extractions et les autres gestes rituels répondent également à des fonctions précises. Chaque outil possède son moment et ses limites. Cette précision protège la tradition autant que la personne. Les purges et préparations concentrées de tabac, en particulier, nécessitent une connaissance réelle de leurs risques ; la médecine traditionnelle du tabac, entre purge, dieta et maîtrise, demande bien plus qu’une familiarité superficielle avec la plante.
Faire dialoguer mes deux initiations sans confondre les traditions
Mon parcours repose sur deux initiations majeures. Je suis Onanya Joni dans la tradition Shipibo-Conibo et Houngan dans le Vodou haïtien, après avoir été formé à Port-au-Prince auprès de l’Ati National Max Beauvoir. Ces deux voies ont profondément façonné mon regard, mais leur dialogue ne m’autorise pas à fabriquer une tradition hybride.
La lecture vodou éclaire notamment la nature d’un lien, la place des ancêtres, l’intention d’un travail, certaines obligations spirituelles et la force avec laquelle il convient d’entrer en relation. La lecture Shipibo-Conibo attire davantage mon attention sur la circulation, les intrusions, les rêves, les zones affaiblies et la manière de restaurer la vitalité.
Elles peuvent se confirmer, se compléter ou inviter à reprendre l’étude lorsqu’elles ne racontent pas la même chose.
Chaque opération reste conduite dans son cadre propre. Les Lwa du Vodou possèdent leur liturgie, leurs rythmes, leurs chants et leurs obligations. Les plantes et les esprits de la tradition amazonienne appartiennent à une autre cosmologie et à une autre transmission.
Le respect consiste à laisser chaque voie parler sa langue. Le dialogue se déroule dans mon regard de praticien ; la confusion rituelle, elle, appauvrit les deux traditions.
Accompagner avec intégrité, dans le respect des limites et de l’autonomie
Une mission spirituelle engage une éthique très concrète. Avant tout travail, la personne doit comprendre le cadre proposé, sa durée, son coût, ses implications et les pratiques envisagées. Son consentement reste libre et révocable. Elle peut refuser un contact, une fumigation, une ingestion ou tout autre geste sans avoir à se justifier.
L’intégrité exige aussi de savoir refuser une intervention. Je refuse les demandes de vengeance gratuite, de domination ou d’abolition de la volonté d’autrui. Je refuse également de confirmer une nuisance que l’étude ne met pas en évidence. Aucun titre initiatique ne donne accès à une omniscience commode, et les esprits eux-mêmes ne sont pas des serviteurs chargés d’exécuter chaque désir humain.
Les antécédents psychiatriques, les épisodes psychotiques ou maniaques, les idées suicidaires, la grossesse, l’épilepsie, les maladies cardiovasculaires, les traitements médicamenteux et les consommations de substances exigent une vigilance particulière.
Certaines situations appellent d’abord un médecin, un psychologue, un psychiatre ou les services d’urgence. Mes prestations appartiennent au champ spirituel, traditionnel et rituel : elles ne remplacent aucun diagnostic, traitement ou suivi médical.
Je ne promets ni miracle, ni résultat garanti, ni date certaine. Je m’engage en revanche à étudier chaque demande avec sérieux, à préserver la confidentialité, à expliquer ce qui peut l’être et à assurer un suivi adapté. Les principes qui encadrent cette responsabilité sont présentés dans ma déontologie de praticien.
Être chaman shipibo en France signifie finalement tenir un pont sans prétendre posséder les deux rives. D’un côté se trouvent la forêt, les plantes, les maîtres et la tradition qui m’a accueilli et instruit. De l’autre se trouvent les personnes qui viennent chercher de la clarté, une restauration ou un passage dans une période difficile.
Ma mission consiste à maintenir ce pont avec gratitude, sobriété et fidélité, afin que la transmission demeure vivante et que chacun puisse retrouver davantage de liberté dans sa propre existence.



